Les ruine de la Capitelle

Capitelle

Enfant, je me souviens de n’avoir jamais imaginĂ© les jours sombres et tristes d’une fin de vie difficile.
À n’en pas douter, me disais-je, il y avait lĂ , en moi, dans ce que j’étais, tout le terreau fertile pour faire germer une graine — mais je n’y parvenais pas.
Je me voyais alors comme un lopin de terre oĂč ne poussaient que de mauvaises herbes.

Je ne parvins Ă  dĂ©loger cette mauvaise herbe de mon verger qu’en allant y planter quelques fleurs — de la couleur, des odeurs — en lieu et place de ce vide aussi vaste que l’espace que je piĂ©tinais.

Il m’apparut soudain Ă©vident qu’en moi pouvait couler une source, Ă  l’image des traces que laisse l’encre de ma plume sur le papier.
Coulant Ă  travers lui, jusqu’à la sĂ©cheresse.
Il me serait alors facile, je le savais bien, d’un simple geste, d’en changer la cartouche afin de continuer à essayer d’expulser sur le papier l’intention qui m’animait.

Car j’y voyais, dans les courbes de chaque lettre — tracĂ©es par une main Ă©trange que je ne reconnaissais pas — la possibilitĂ© de dessiner un ruisseau, oĂč l’encre des mots abreuvait le dĂ©sert de mes croyances.
Et si je devais nommer ce ruisseau : La Parolle, je le ferais !

Soudain, je me voulais Ă©crivain, alors que je n’étais qu’un jardinier.
Un paysagiste.
Un tailleur de haies.

Quelle triste ruine ne suis-je ?, pensais-je.
VoilĂ  que je dĂ©couvrais, bien malgrĂ© moi, qu’il fallait Ă  un homme une vie entiĂšre pour comprendre les savoirs silencieux.
Quelques feuilles de papier, quelques mots pour apprendre Ă  les dire
 mais l’éternitĂ© pour savoir comment faire.

Je dĂ©cidai donc d’aller planter le plus beau des parterres.
Je m’acharnerais Ă  suivre les conseils et les exemples du plus grand des hommes — notre maĂźtre Ă  tous, nous autres jardiniers et paysagistes : j’ai nommĂ© Le NĂŽtre.

L’enfant que j’étais n’avait jamais imaginĂ© qu’aprĂšs l’énergie de l’insouciance du temps perdu viendraient les pensĂ©es des vieux jours.
Qu’elles prendraient la forme d’une capitelle, en plein dĂ©sert aride.
Qu’elle se poserait là, sans fondations solides.
Et que ce serait lĂ , sous un tas de pierres chaudes, que s’abriterait cette main Ă©trange — Ă  l’abri, au sec, sous le soleil agrĂ©able de l’introspection — pour donner vie Ă  cette vapeur Ă©trange que sont les mots.

Devenir écrivain ?
Enfin voyons
 à mon ñge ?
Pourquoi pas cosmonaute, tant qu’on y est ?
À force d’avoir la tĂȘte dans les Ă©toiles, c’est peut-ĂȘtre lĂ , justement, qu’il faut ĂȘtre.

Car voyez-vous, chers lecteurs, il vous semblera sans doute Ă©trange de dĂ©couvrir que cet exercice n’appartient pas Ă  son auteur.

Il est le fruit d’une Ɠuvre collective.

Les mots, ici, sont comme de la vapeur qu’il faut condenser pour les voir se dĂ©poser sur le papier —
un peu comme la pluie, dans son cycle Ă©ternel : une transformation de l’invisible en tangible.

Et Ă  dĂ©faut de vouloir se transformer en vin — ce qui rĂ©veillerait peut-ĂȘtre certains souvenirs trop anciens —
car, voyez-vous, dans chaque bouteille d’alcool, il y a parfois plus qu’un souvenir : un Ă©cho d’anges heureux devenus ombres silencieuses, qui nous regardent.

Car Ă  la pointe de chaque stylo se cache un ĂȘtre que l’on ne saurait qualifier autrement
que comme le digne héritier des origines de nombreux mythes, mystÚres et légendes :
le scrib, que vous pourriez bien ĂȘtre, peut-ĂȘtre vous aussi


VoilĂ , me dis-je.

À dĂ©couvrir tardivement que les prises de conscience qui Ă©mergent de la chaleur douce de l’introspection apportent avec elles la satisfaction des idĂ©es claires et la vision limpide des solutions,
il me restait donc à commencer à creuser la terre, pour y regarder couler l’encre dans les sillons.

« Au diable tes priĂšres ! », criais-je Ă  l’ombre silencieuse.
Me voilà désormais armé de nobles intentions.

Car c’est prĂ©cisĂ©ment lĂ , lui dis-je, que se cachent les mystĂšres :
celui de pouvoir, avec un peu de lumiÚre, déplacer les ombres en se mettant en action.

Je me voulais écrivain,
je n’étais qu’un jardinier qui entendait venir de loin un faible Ă©cho sonore.
Je regardais de haut serpenter le sillon qui m’avait donnĂ© tant de mal et usĂ© tant de temps,
pour faire Ă©merger du vide la marionnette qui s’abreuvait de mes intentions.

Car si l’ombre Ă©tait silencieuse Ă  mes yeux,
c’est qu’elle n’avait pas encore suffisamment fait de bruit pour se faire entendre.

Quant Ă  l’écho — s’il n’est pas celui des Ăąmes mortes, des fantĂŽmes du passĂ© —
il pourrait bien ĂȘtre celui de nos regrets Ă  venir.

Je me devais alors de dessiner un paysage
dont le parterre ne serait pas celui d’une beautĂ© disparue,
ni le chant d’une espùce devenue muette.

Un parterre oĂč serpente une riviĂšre qui ne serait pas Ă  sec,
oĂč coulent l’encre et les mots de la plume du champ de l’oiseau,
oĂč l’on pourrait lire la parole de la sagesse,
et entendre la voix du poĂšte.

Je me voulais écrivain.
J’étais un mort-vivant,
une simple particule dans le cortex du monde,
qui regardait d’en haut une Ɠuvre dont je n’avais plus le contrîle.

Je me voulais Ă©crivain, je n’étais


Merde
 j’ai plus d’encre.
Je vais de


FIN
Alary Christophe

7 rĂ©flexions au sujet de “Les ruine de la Capitelle”

  1. Je viens d’avoir le mĂȘme sentiment que quand ma sĂ©rie prĂ©fĂ©rĂ©e s’est terminĂ©e. J’arrivais enfin a entrer dans le texte—qui m’a interressĂ© Ă  partir de : «À n’en pas douter, me disais-je, il y avait lĂ , en moi, dans ce que j’étais, tout le terreau fertile pour faire germer une graine — mais je n’y parvenais pas. »

    Ça traduit exactement mes sentiments, le sentiment d’ĂȘtre capable de tout mais l’amer sentiments de rester au mĂȘme point, plus je grandi.

    Et en lisant la suite je me retrouve Ă  voir Ă  quel point l’Ă©criture est soignĂ©e et des mĂ©taphores et des mĂ©taphores encore qui rĂ©ussissent Ă  provoquer quelque chose en moi — je ne saurais d’Ă©crire mais c’est justement ce qui me pousse Ă  continuer Ă  apprĂ©cier et Ă  recommencer…

    Et des phrases comme :…Le NĂŽtre qu’il m’a fallu encore relire jusqu’Ă  comprendre et Ă©clatĂ© de rire đŸ€Ł …
    Ce n’Ă©tait pas un texte, c’Ă©tait une aventure..
    Une aventure qui s’arrĂȘte brusquement Ă  la maniĂšre…

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    • – Haaaaa
 la maniĂšre de quoi ? Non
 s’il vous plaĂźt
 la suite. Ne me laissez pas comme ça


      Merci pour votre commentaire. Il me touche vraiment. Ne cessez jamais d’Ă©crire si vous aimez ça. Laissez-vous aller. Merci

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      • đŸ€ŁđŸ€Ł merci de vous ĂȘtes pris au jeu 😂 c’est exactement ce que je me disais Ă  la fin de : Les ruines de la capitelle.

        Oui je continuerai Ă  Ă©crire mĂȘme c’est un enfer de poursuivre un personnage un peu trop complexe đŸ€§ il me rends fou mais j’avoue ĂȘtre fier quand j’arrive enfin Ă  trouver exactement comment le reprĂ©senter dans un chapitre 😂 et aprĂšs, nouvelle galĂšre

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          • D’accord c’est compris. Ça dĂ©pend, vous avez quelque chose contre la lecture Ă©rotique ? Un cadre inappropriĂ© en plus 😌 (Des adolescents au lycĂ©e đŸ€Ł)
            Vous pourrez votre toutefois une autre forme de poĂ©sie. (Celle qui emplie l’atmosphĂšre quand la tension devient palpable.) Dans la longue nouvelle que j’ai Ă©crite ✍. Mais si la lecture Ă©rotique ne vous dit pas alors…

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